Mitchell FROOM

Une question de morale...



Mitchell Froom fait partie de ces producteurs dont on reconnaît la patte, même sur des styles musicaux très différents : en compagnie de Tchad Blake, son partenaire-ingénieur du son, il a travaillé avec des artistes aussi divers que Suzanne Vega, Tasmin Archer, Los Lobos ou Elvis Costello... En 1996, il est venu en France à deux reprises, produire "Nouba", le dernier album de Kent, puis jouer sur scène derrière Suzanne Vega. Deux occasions de le rencontrer pour Home Studio. Franck Ernould




Mitchell Froom, né aux USA, étudie la musique classique (solfège, piano...) dans son enfance, puis découvre le jazz et le rock. Il joue dans son premier groupe dès l'âge de treize ans, se met à l'orgue Hammond, puis découvre les synthétiseurs, et s'installe à Los Angeles où il devient musicien de séance cers 1980. Cinquante albums et quelques musiques originales de film plus tard, il évolue tout naturellement vers la production. La reconnaissance vient vite, après l'album des Del Fuegos en 1984, puis le second Crowded House en 1985. Depuis, Mitchell a produit une trentaine d'albums. Très intègre, il choisit toujours scrupuleusement les artistes avec lesquels il désire travailler, et ne dédaigne pas tenir les claviers (piano, orgue Hammond, Wurlitzer, ou vieux synthétiseurs, dont il est un collectionneur passionné, qu'il sample afin de pouvoir les utiliser partout). Flanqué du fidèle Tchad Blake à la console (par ailleurs guitariste, et dont le mutisme envers les journalistes est hélas inébranlable), il connaît en 1992 une année particulièrement faste : "99 9 F" de Suzanne Vega, puis "Kiko" de Los Lobos, deux albums qu'il a produits, sont des succès publics et critiques. Depuis, il affine son style et crée pour des artistes très divers un univers sonore tout à fait personnel, variable selon le style de musique, mais marqué de nombreuses constantes : enregistrement et mixage en analogique, arrangements toujours inspirés et surprenants, travail précis sur les graves, kits de batterie "bizarres", instruments (dont le spectre est souvent réduit par égalisation très "médium") enregistrés de près en mono puis panoramiqués aux extrêmes avec des délais, attrait pour les distorsions "inhabituelles", peu de réverbe sur les voix, samples "maison", aucun synthétiseur numérique dont il est un farouche adversaire... Autant d'ingrédients qu'on retrouve sur "Nouba", le dernier album de Kent, tout comme sur le récent "Nine objects of desire", signé Suzanne Vega, son épouse.

Quand Kent fait la nouba...



"Après deux ou trois albums réalisés ici, j'avais envie de changer d'air", avoue Kent. "J'avais remarqué les noms de Mitchell Froom ou de Tchad Blake sur plusieurs disques que j'écoutais beaucoup : Los Lobos, "Brutal Youth" d'Elvis Costello, Suzanne Vega, les Latin Playboys, le premier Soul Coughing... Je m'étais donc décidé à lui faire parvenir une cassette des chansons sur lesquelles je travaillais alors avec Jacques Bastello, mon arrangeur (et multi-instrumentiste, remarqué notamment avec Pow Wow, NDR). Elles lui ont plu, puisqu'il nous a invités à aller le voir à Real World, où il enregistrait "live" dans le grand studio l'album"Bloom" de Tasmin Archer". Propos confirmés par Mitchell Froom : "Dans les maquettes que j'ai écoutées, que Kent avait déjà bien dégrossies avec Bastello, j'ai trouvé des tonnes d'idées intéressantes - ces cordes arabisantes, ces parties d'accordéon, ce feeling très "cabaret français", et ces paroles que je ne comprenais pas, mais qui m'émouvaient quand même... Tchad était du même avis que moi, des chansons de la qualité de "A quoi rêvons-nous ?" nous inspiraient vraiment. Nous ne produisons pas de disques pour nous occuper, mais pour apporter quelque chose de marquant et d'original à l'artiste pour lequel nous travaillons", déclare Mitchell, qui proclame souvent que le rôle essentiel d'un producteur est d'avoir au moins une bonne idée par chanson. Pour lui, même si le travail des sons est important, l'arrangement est primordial : "Je ne connais aucune exemple d'un disque mal arrangé qui sonne bien". C'est donc dans cette direction qu'il concentre ses efforts, en véritable concepteur sonore, réfléchissant à ce qui manque, pensant très tôt à l'ordre des titres... Tchad Blake, plus "instinctif", s'occupe de la partie technique en toute transparence : il fournit, en improvisant souvent, les moyens demandés par les idées de Froom. Pour l'album de Kent, les deux hommes se rendent compte qu'ils ne retrouveront jamais le feeling des maquettes en enregistrant aux USA avec les musiciens qu'ils connaissent. Ils décident donc de venir produire "Nouba" en France...

Des Américains à Yerres



Mitchell Froom accorde une importance toute particulière au jeu live : "Il est essentiel pour moi que les musiciens jouent ensemble", déclare-t-il. "Piste par piste, ils s'empilent l'un par-dessus l'autre. Or, le groove d'un morceau ne provient pas que du batteur, mais de la subtile interaction entre lui, le bassiste, le guitariste... Sans compter le fait qu'un instrumentiste jouant tout seul dans un studio n'a pas le même son que lorsqu'il est intégré dans un groupe ! Rien de plus anonyme, de plus passe-partout qu'un batteur enregistrant isolément. Placez-le au milieu d'autres musiciens : il les écoute, il les regarde, il réagit en temps réel à ce qu'ils jouent, de leur côté le guitariste ou le bassiste modifient leur jeu en retour. Voilà comment s'obtient un son d'ensemble !".
Compte tenu de ces exigences, les six ou sept musiciens de Kent devaient pouvoir s'installer dans un studio plutôt vaste et possédant une personnalité acoustique intéressante. Tchad vient donc en repérage à plusieurs reprises à Paris, avant de se fixer sur le studio Gimmick, à Yerres : un ancien cinéma reconverti par Hervé Le Guil, qui venait de subir une rénovation complète (voir KBHSR n ??). L'enregistrement de "Nouba" commence le 2 janvier. Les instrumentistes s'installent au beau milieu du vaste studio, Kent et Pete Thomas le batteur dans leur cabine respective, et enregistrent tous ensemble plusieurs versions successives d'un même titre. "J'avais déjà enregistré à Gimmick ancienne formule : je m'installais au balcon, avec des retours, et nous jouions dans les conditions du concert", raconte Kent. "En contrepartie, à cause du niveau sonore mis en oeuvre, nous ne disposions pas au mixage de toute la liberté souhaitable, à cause de la diaphonie acoustique entre les instruments. Mitchell et Tchad nous ont fait enregistrer à très faible niveau. C'est une partie de leur secret : ils trouvent LE son à la base, sans devoir passer par le mur de Marshall...". Autre petit secret du duo : envoyer un son très comprimé dans les casques, afin de dissuader les instrumentistes de jouer fort et de leur faire entendre toutes les subtilités de leur jeu.
A la réécoute, Kent décide de garder 90% des prises de voix enregistrées dans ces conditions, et ne refait que quelques phrases, pour des raisons de compréhension le plus souvent. "J'étais surpris moi-même de ce faible taux de déchet !", avoue Kent, qui ajoute : "Pendant tout l'enregistrement, de réels échanges ont eu lieu entre Mitchell et Tchad d'un côté et nous de l'autre : en aucun cas des relations de maîtres/professeurs américains à ces petits Français qui ne savent pas comment faire de la musique... Quant aux deux Anglais, que Mitchell avait invités, Pete Thomas (ex-Elvis Costello) et son ami Steve Donnelly (guitare), ils ont exécuté avec nous des parties qu'ils n'auraient jamais imaginé jouer de leur vie... Pour eux, la chanson française, c'est comme de la world music ! Mitchell a vraiment suivi les maquettes originales, il a affiné un nombre considérable de détails, sans jamais se montrer inflexible ou manifester une quelconque supériorité. Il nous mettait en confiance, ce qui s'entend forcément au final".

Vite fait, bien fait !



"Une fois tout installé et les micros placés, le programme de la journée était immuable : répétitions, puis enregistrement de la chanson du jour, "rustines" comprises, et enfin déchiffrage de la chanson prévue pour le lendemain...", précise Kent. A ce rythme, treize journées d'enregistrement suffisent pour mettre en boîte les onze chansons de "Nouba", au lieu des cinq semaines prévues ! Froom et Blake décident même d'inclure dans l'album "Dis-moi que tu m'aimeras", un titre enregistré live à La Cigale en 1994, que Kent n'osait pas sortir, le jugeant perfectible sur le plan de la mise en place : preuve que pour eux, la perfection passe après l'émotion... Sur l'A820 Dolby SR, 38 cm/s, Tchad n'utilise au maximum que 16 pistes, sur lesquelles il enregistre le son tel qu'il le souhaite, effets éventuels compris : c'est la diversité des instruments employés et le style des instrumentistes qui font la variété des climats des chansons. "Une fois l'enregistrement terminé, Tchad a fait exprès de faire des mises à plat "ratées" avant de repartir aux USA, afin de ne pas être tenté de les reproduire pour le mix définitif...", confie Kent. Pourtant, ce mixage s'effectuera lui aussi rapidement, au studio Sunset Sound Factory, à L.A., où les deux hommes ont leurs habitudes. "Il est équipé d'une vieille console API, sur laquelle il suffit de lever les faders pour avoir le son !", confie Froom. Jacques Bastello et Kent font pour l'occasion le voyage jusqu'à L.A.. Aucune mauvaise surprise n'apparaissant à la réécoute des bandes, cinq jours de mixage suffisent. "Le son de "Nouba" est si riche, les ambiances tellement variées qu'on jurerait que son enregistrement a pris six mois !", déclare Mitchell, qui n'hésite pas à classer ce disque dans le Top 10, voire le Top 5 de ses productions favorites. Quant à Kent, il le considère comme son meilleur album depuis longtemps. "J'estime m'être égaré dans le précédent, au niveau des arrangements notamment, par manque d'homogénéité entre les réalisations des titres. Pour celui-ci, c'est le fond des chansons qui diffère, pas leur forme, et c'est cette diversité dans l'homogénéité que je trouve plaisante. Je sais que Mitchell et Tchad choisissent les artistes avec lesquels ils travaillent, qui sont le plus souvent des pointures : c'est donc pour moi un réel plaisir de les avoir intéressés, puis inspirés, étonnés, surpris même parfois.". Mitchell confie de son côté : "Kent est vraiment un grand chanteur, original, émouvant, à la fois sérieux et ouvert. Il ne cherche pas à se vendre à tout prix, en chantant comme untel ou untel. Il désirait un son unique, de nouvelles idées, au service d'une musique fraîche et vivante. Nous croyons vraiment à ce qu'il fait, nous ne l'aurions pas produit sinon. Question de morale..."

De Kent à Suzanne



"Nouba" est venu s'intercaler entre des séances de travail de "Nine objects of desire", le dernier album de Suzanne Vega, dont l'enregistrement s'est étalé sur près d'un an. La belle Suzanne est d'ailleurs créditée aux choeurs de "Ainsi va l'amour"... Ce n'est pas là le seul point commun entre ces deux disques : les cordes arabisantes de "Stockings" rappellent curieusement celles de "A quoi rêvons-nous ?", Steve Donnelly et Pete Thomas sont de la partie, des techniques d'enregistrement identiques ont été mises en oeuvre, cette fois au studio Magic Shop à New York, le mixage a été effectué au même Sunset Sound Factory, de même que le mastering à Gateway (par l'excellent Bob "L'Incontournable" Ludwig lui-même)... "L'homogénéité dans la diversité" qu'évoquait Kent est encore au rendez-vous : les climats musicaux de l'album sont étonnamment variés, on passe de la bossa au jazzy, voire à l'expérimental, mais en restant dans la même ambiance générale... Froom n'a eu qu'à puiser dans le personnel de ses récentes collaborations pour assembler son équipe de musiciens : outre Steve Donnelly et Pete Thomas, déjà cités, on relève les noms de Bruce Thomas, frère du précédent, Jerry Marotta (ex-Peter Gabriel, qui jouait déjà dans "99 9 F"), Yuval Gabay et Sebastian Steinberg (Soul Coughing), et bien entendu Froom et Blake eux-mêmes.
En tant mari/producteur/claviériste, l'implication de Mitchell dans cet album, où il cosigne trois titres, a commencé dès le stade de la préproduction : "Je n'aime pas trop programmer, je préfère jouer "pour de vrai". J'utilise parfois une boîte à rythmes et un séquenceur Roland MC50, mais l'équipement reste à ce stade très rudimentaire : Sound Canvas, un ou deux claviers, et j'enregistre tout sur un radio-cassette ! J'évite de me préoccuper des détails sonores, parce que je sais que Tchad et moi aurons tout loisir, plus tard en studio, de créer des sons bizarres sur tout !"
Lors des séances de studio, Mitchell aime respecter son petit agenda, où il prévoit une sorte d'emploi du temps de chaque journée. "Pas question de jammer librement, la pré-production est faite pour ça", déclare-t-il. "Pourtant, sur "Tombstone", nous cherchions un truc, et je me suis souvenu d'un disque que j'avais déjà produit où jouaient deux batteurs. Nous sommes donc partis sur cette idée, et j'ai réalisé qu'un beat assez jazzy, que j'avais entendu sur un disque de Mose Allison, se mélangerait très bien au beat "hip hop" que nous avions déjà trouvé. Jerry a donc joué ce groove jazzy, très légèrement, Yuval le beat "hip hop", j'en ai panoramiqué un à gauche, un à droite, et voilà comment le concept du titre est né... L'idée étant là, nous avons commencé à enregistrer. Voilà comment j'aime travailler : partir d'une idée forte, et voir ce qui se passe ensuite. Le rôle d'un producteur, à mon sens, est d'avoir au moins une telle idée par chanson...
Par la suite, j'ai gardé les deux batteurs pour "Tombstone", "Lolita" et "Caramel". Sur "Birthday", c'est Jerry qui commence seul, avec un groove tribal, et vers la moitié de la chanson (à 1'19 exactement, NDR), Pete arrive avec son riff de batterie très "années 60-Spencer Davis Group". J'ai jugé plus amusant et motivant pour eux d'enregistrer simultanément, Pete attendait donc le bon moment pour entrer ! Le moment capturé ainsi est bien plus fort que si nous avions overdubbé...".

Docteur Froom et Mister Blake



Quand on lui demande les raisons de sa collaboration artistique prolongée avec Tchad Blake, Froom se montre enthousiaste : "Il est le seul à faire sonner la musique que je produis comme je le désire... C'est une question de fréquences ! Il existe nombre d'ingénieurs qui rendraient les sons plus brillants, plus "jolis", plus "hifi". Mon approche du son diffère à chaque enregistrement, mais je ne recherche pas à tout prix des sonorités plaisantes, des enregistrements "de démonstration hi-fi", avec un spectre étendu sur tous les sons. Ecoutez "Caramel", par exemple : les aigus sont sur la voix, et les fréquences de tous les différents instruments cohabitent dans l'arrangement, sans empiéter l'une sur l'autre. Lorsque j'écoute des disques actuels, je suis toujours surpris d'entendre des aigus sur tous les sons ! Il en résulte des conflits de fréquence partout, on n'y comprend plus rien... Un autre point commun aux disques que je produis est la richesse en fréquences basses, particulièrement sur cet album, où nous nous sommes également laissé aller à des placements inhabituels : grosse caisse à gauche, basse à droite sur "Caramel", par exemple, titre ingravable sur disque noir ! Pourtant, cet effet n'est pas gratuit : la batterie, dont le son nous convenait par ailleurs, était affligée d'une résonance dans le grave qui rendait tout confus dès qu'on centrait basse et grosse caisse. En panoramiquant gauche-droite, cette confusion disparaît, même si à fort niveau d'écoute, certains haut-parleurs ont du mal à suivre !"
Pour cet album, Blake est resté fidèle à son habitude d'enregistrer les batteries dans des pièces d'acoustique très mate, dont le volume peut être d'autant plus faible que les kits de batterie sont souvent incomplets, réduits, voire franchement inhabituels dans leur composition. "Chez nous, il est rare que les batteries ressemblent à des batteries", confirme Froom. Pour donner une application sonore à ce théorème, il n'hésite pas à récupérer des moments d'expérimentation pure de Tchad, et à les mettre en boucle, quitte à ralentir leur vitesse pour trouver un autre groove. ""Casual match", par exemple, est bâtie sur une telle loop, enregistrée par Pete voici deux ans. Je m'en suis souvenu, et j'ai pensé qu'elle conviendrait particulièrement bien à cette chanson. Je trouve cette méthode bien plus originale et honnête que celle qui consiste à aller piller des bouts de disques déjà parus...".

Tous ensemble ou presque...



Fidèle à sa technique déjà mise en oeuvre sur "Nouba", Mitchell fait enregistrer tous les musiciens ensemble, lui compris, quitte à refaire par la suite ses claviers en overdub. Il reste ouvert aux idées de tous, sans pour autant pratiquer l'expérimentation à tout crin : il n'explore une autre direction musicale que si ce qu'il avait conçu au début ne fonctionne pas. Une autre de ses priorités consiste à toujours prévoir, au niveau des sons, ce qui viendra après. "Sur "Caramel" ou "Thin man",les flûte et les cuivres devaient être enregistrés plus tard", explique-t-il. "J'ai donc utilisé, lors des séances d'enregistrement, des samples, afin de simuler la présence de ces instruments acoustiques, leur laisser de la place dans l'arrangement, et donner aux musiciens une idée du feeling désiré. Il ne faut pas non plus oublier un aspect très important, qui est de garder de la place pour la voix du chanteur. Si elle n'a pas assez d'espace pour s'exprimer, sa vie disparaît. C'est un piège de trop peaufiner la musique sans penser à la voix : on passe ensuite des journées à essayer de mixer un titre !".
"Je n'aime pas non plus faire traîner les choses", poursuit Froom. "Lorsque nous enregistrons un titre, ce qui prenait sur cet album deux ou trois jours, j'aime qu'il soit complet à 90%, voix y comprise le plus souvent. Pas question de courir plusieurs lièvres à la fois, et une fois les pistes de base enregistrées, d'ajouter tel jour une partie de guitare, tel autre jour un clavier... Nous y perdrions la vue d'ensemble, et au moment d'ouvrir les pistes l'une après l'autre sur la console pour un overdub, par exemple, on ne saurait même plus ce qui se passe, pourquoi telle piste est là..."
Pour appliquer cette méthode, encore faut-il que le chanteur ait fini d'écrire ! "Suzanne aime avoir tous ses textes avant d'entrer au studio, mais ces deux dernières années, elle n'a pas eu beaucoup de temps à consacrer à ses chansons", confie Froom. Pour une bonne raison : elle a donné naissance à une petite Ruby, ce qui a d'ailleurs inspiré à ses amis de Soul Coughing le titre de leur premier album, "Ruby Vroom". Sur certains titres pas tout à fait achevés lors de l'enregistrement, Madame Vroom, pardon, Froom, a donc dû chanter provisoirement deux ou trois fois le même couplet. "World before Columbus", une des plus émouvantes chansons de l'album, a même été écrit l'avant-veille, enregistré la veille et mixé le dernier jour des séances !

Un peu de technique



Blake et Froom transportent d'un studio à l'autre un certain nombre de périphériques, des modules Neve, des compresseurs à lampes, des délais analogiques, des préamplis micro et des micros rares (dont un très rare Telefunken 251 stéréo, utilisé pour Kent et pour Suzanne), ce qui leur permet de "contourner" l'équipement du studio où ils se trouvent. Tchad, nous l'avons vu pour "Nouba", préfère enregistrer sur analogique Dolby SR 38 cm/s. "C'est plus simple, moins cher et plus pratique", affirme Froom. "La plupart du temps, nous mixons à la fois sur DAT et sur 1/4", 38 cm/s Dolby SR, afin de pouvoir choisir au mastering. Cela dit, lorsque j'entends des débats sans fin sur l'importance d'utiliser une DAT au lieu d'une 1/4" ou sur le son propre d'une bande 1/2", je frémis... Le choix d'un instrument, le jeu de l'instrumentiste, la structure ou les paroles de la chanson... méritent pour moi bien plus de concentration que ces détails d'intendance, qui représentent peut-être 1% du résultat final ! S'il est un domaine où il faut fixer son attention, c'est bien l'aspect musical, y compris le choix du micro et son emplacement, qui déterminent directement le son enregistré. D'un autre côté, ces sortes de "recettes technologiques" ont un côté rassurant très appréciable : "Prenez un 2 pouces 16 pistes, enregistrez-y une rythmique, copiez-la en numérique pour la suite des opérations, réservez-la, terminez le disque, et rechargez la bande 16 pistes au moment du mixage : le son sera fantastique !". Peut-être, mais qui a joué cette rythmique ? Sur quelle batterie ? Quel son était recherché à la base ? Voilà l'important ! Cela dit, si le budget du disque le permet, si l'ingénieur et le producteur sont rassurés en travaillant sur 16 pistes 2 pouces, qu'ils le fassent ! Il ne faut pas pour autant en faire un point de passage obligé, une règle universelle, une partie primordiale dans l'élaboration d'un disque !".
Blake et Froom utilisent toujours le moins de microphones possible. "Pour une batterie, Tchad place souvent une tête artificielle Neumann KU100 en overheads, un micro d'appoint sur la caisse claire, un sur la grosse caisse, et c'est tout ! Il comprime beaucoup, mais toujours de façon très musicale, il est très spontané, il donne l'impression d'improviser sur sa console. Je ne lui parle d'ailleurs jamais en termes techniques, je suis presque sûr que parfois, dans ce domaine, l'assistant du studio en sait plus que lui, mais cela ne remplace ni ses oreilles, ni son goût...

Un peu d'artistique...



Nous l'avons dit, Froom et Blake se montrent très sélectifs quant aux projets qu'ils acceptent de produire. Il ne faut pas cuisiner très longtemps Mitchell pour qu'il nous livre son opinion sur la musique actuelle... "Dans les années 60, les groupes jouaient "live" en studio, on n'avait pas beaucoup de pistes, le mixage était une étape rudimentaire de mélange de sons déjà existants. Beaucoup de détails sont perfectibles dans les disques de cette époque, mais le groove est là, et c'est le plus important.Je crois qu'une des raisons pour lesquelles la musique actuelle a perdu en qualité est l'importance accordée aux remixeurs, à qui on apporte des bandes et qui décident, sans consulter ni l'artiste ni le producteur original, de pousser la grosse caisse et de baisser la basse.. Ils rendent ainsi la chanson plus percutante, c'est sûr, mais en détruisent tout aussi sûrement l'équilibre et le feeling original, pour obéir à des considérations purement commerciales J'ai eu affaire à ce genre de personnage sur plusieurs titres de Crowded House, à l'occasion de la sortie d'une compilation. La maison de disques a désiré faire refaire les mixages originaux que j'avais produits par un ingénieur du son anglais, afin de plaire aux radios anglaises. Je hais le résultat ! Ces remixeurs, pour gagner leur vie, suivent de mauvaises idées et ruinent le résultat de semaines de travail en toute impunité... Ca aussi, c'est une question de morale !"

 

Article paru dans Home Studio Magazine 4.


© 1997 Franck Ernould